| u'est-ce
que la littérature fantastique ?
|
 a
définition du fantastique varie selon les perspectives sous lesquelles
on l'examine. Différentes écoles critiques se sont intéressées
à la question, en suivant des approches diverses. Il existe donc
des définitions du fantastique. Vous pouvez consulter les citations qui sont rassemblées ici,
citations qui illustrent cette diversité.
Parmi les diverses approches se sont distinguées, jusques dans les années 80, trois courants, dont vous pouvez trouver une synthèse commentée
par J. Molino, dans Trois
Modèles d'Analyse du Fantastique, in Europe, mars 1980
:
D'une part une approche historiciste, illustrée par Castex,
Le
Conte Fantastique en France (1951) définit le fantastique
comme une mode qui apparait dans un contexte culturel illuministe et
occultiste en réaction au rationalisme et positivisme ambiant,
d'autre part une approche thématique, illustrée par
Caillois, Images, Images (1966) définit le fantastique
par opposition au merveilleux, chez lequel le surnaturel n'est pas rupture
de la cohérence universelle,
et enfin l'approche qui s'est voulue structurale
de Todorov, Introduction
à la litterature fantastique (1970) qui définit
le fantastique comme un moment d'hésitation entre explication
naturelle et explication surnaturelle des évènements relatés.
Todorov introduit l'étude du Fantastique - "infra-genre"
- dans un cadre universitaire et son ouvrage constitue donc un point
de départ essentiel. Mais sa définition est très
étroite, réduit le fantastique à un point aveugle,
et enfin - le plus choquant à mon sens - nie explicitement tout
caractère poétique au fantastique. Il faut peut-être pointer
du doigt le contexte dans lequel Todorov travaille : en effet, en France,
la recherche littéraire tend à empiéter sur le domaine
de la critique en prétendant établir ce qui est "bon"
et ce qui ne l'est pas et en fixant les bornes d'une littérature
institutionnelle. Ces jugements de valeurs ne me semblent pourtant pas
du ressort de la recherche scientifique. Du coup, la définition
de Todorov n'entend garder du fantastique que ce qui semble présenter
les caractères de la "Grande Littérature", cherche à l'extirper
de "l'infralittérature" et ignore résolument sa dimension
populaire. Et pourtant, Todorov ne va pas au bout de cet "anoblissement",
puisqu'il dénie toute poéticité au récit
fantastique.
ne quatrième approche,
post-Todorovienne, prend son essor dès la publication de l'Introduction à la
Littérature Fantastique. Mais cette critique post-todorovienne
du fantastique, qui a pour lot commun Todorov et le constat de ses insuffisances,
est longue à s'imposer : Todorov, grande figure de la recherche littéraire française,
reste la référence constamment invoquée et est beaucoup trop souvent l'ouvrage vers
lequel on dirige les étudiants.
ourtant, la thèse de Denis Mellier,
Ecriture de l'Excès - Fiction fantastique et poétique de la terreur (1999)
a mis en évidence le fait qu'un vaste pan de la littérature fantastique est fondé non sur
l'ambiguïté, mais au contraire sur l'exhibition, la "monstration"
et la sidération qui en résulte. De la conception todorovienne
centrifuge autour du point aveugle "ambiguïté", s'esquissait
alors une abscisse comprise entre deux points, "ambiguïté"
et "monstration". Cette approche permettait enfin de prendre en compte
les textes d'un fantastique au style "gras" d'auteurs américains
comme H.P. Lovecraft, R. Bloch, S. King, d'etablir des ponts vers les récits
d'horreur et d'épouvante. Elle éclaire en outre cette articulation
toute particulière qu'est le décadentisme.
n récent travail de Roger Bozzetto et d'Arnaud Huftier, Frontières du l'Impossible - Approches de l'Impensable en Littérature (2004)
constatant que le terme générique "fantastique" est sans réels
équivalents dans la critique étrangère, qu'il ne couvre
au fond qu'une conception strictement française, proposent d'élargir
encore la définition du fantastique, en esquissant cette fois une géographie
des frontières du "fantastique". Cette ouverture tend à
se rapprocher de la conception anglo-saxonne de la littérature de fantasy.
Non pas ce que nous avons pris l'habitude de désigner, nous français
sous le terme de "fantasy" (ou d'heroïc-fantasy) mais bien plutôt
ce que l'anglais désigne par ce terme et que nous appelerions en français
littérature d'imagination. Cette démarche est symptomatique de
l'évolution de la recherche française qui a apprit à prendre en compte
les littérature populaires. A cet égard, les profils de R. Bozzetto et de A. Huftier sont
remarquables.
ès 1992, Ch.
Grivel, lui-même spécialiste des littératures populaires,
avait choisi dans son essai Fantastique-Fiction
de se pencher sur les conditions de production du principal effet fantastique,
la peur. Pour Grivel, la représentation fantastique est en effet
autant l'affaire de l'auteur que du lecteur-spectateur, et ce par la
visualisation, par la projection intérieure du récit.
La fascination - attraction et répulsion simultanées -
qui en résulte, fonctionne alors comme un réactif révélateur
de l'inconscient. Je crois que le mythe affleure ici. Cette démarche
de Grivel me semble avoir été un logique prolongement
de son essai Production de l'intérêt romanesque
(1972). On rapprochera Fantastique-Fiction et l'essai de Max Milner,
On est prié de fermer les yeux (Gallimard, NRF, coll. Connaissance
de l'inconscient, 1991).
our
ma part, la voie du Mythe s'impose par l'inévitable rapprochement
du récit fantastique avec le conte. En 1974, I.Bessières avait souligné (dans
Le
Recit Fantastique. La Poetique de l'Incertain) combien la littérature
fantastique doit être définie par rapport aux contes, qui
traitent également d'évènements surnaturels. C'est
une position qui est dans la continuité de la définition
thématique et que semblait rejoindre Maurice Levy qui constatait
(Gothique
et Art, in Les Fantastiques, Europe, 1980) la ""régression"
d'un mode narratif moderne vers les formes pré-historiques du récit"
et cela par la réémergence du Mythe. A cet égard, I. Bessières montrait que
le Conte joue le rôle d'un livre de la loi, d'un guide de signification du Monde. Or, dans le champs du fantastique
comme dans le conte, nous retrouvons fréquemment des mythèmes connus ainsi que des
figures et des lieux chargés de valeurs mythiques.
n effet,
comme les Mythes, les Contes donnent une vue allégorique de la
création : ils nous transmettent des notions de morale comme le
Bien, le Mal, le Juste, l'Injuste, des modèles de comportement
dans des situations diverses, ainsi que - à leur manière
- une justification, (explication, interprétation) de l'organisation
sociale, naturelle et cosmique (ce que montrent les travaux de Cl. Levi-Strauss
et de G. Dumézil).
ar ailleurs,
il faut établir un rapprochement entre la structure quinaire
du conte que Propp, Greimas, Brémond, Larivaille et quelques
autres ont mise en lumière et la structure des rites de passages
tels que A. Van Gennep les a mis en évidence.
elon Van
Gennep, les rites de passage (tels que baptèmes, rites d'initiation,
mariages, rites funéraires) font passer l'individu d'un état
social et/ou spirituel initial à un autre état final.
Ces rites de passage se sudivisent en une succession de trois rites,
que Van Gennep nomment respectivement rites de séparation, rite
de marge et rite d'agrégation. Les rites de Séparation
marquent l'entrée du "novice" dans le rite par son
retranchement du groupe social dont il était jusques alors membre,
et ce par la perte des signes qui marquait l'appartenance au groupe
d'origine (bijoux, cheveux dénoués, "bulle"),
par un bain, par un meurtre symbolique. A l'opposé, les rites
d'Agrégation ont pour fonction d'introduire l'"initié"
à son nouveau groupe social : on lui remet les signes de sa nouvelle
appartenance : une nouvelle coiffure, des bijoux particulier, scarification,
tatouages, mais aussi réception de la "langue sacré".
Au coeur du rite de passage, les rites de Marge, où le sujet
n'appartient plus à aucun ordre social de réféfence,
où il est dans un entre-deux, le basculement de l'action elle-même,
le balancier du pas par-dessus le seuil : : mise à l'écart
du sujet, enfermement ou confinement dans l'espace sauvage, simulation
de la mort, digestion et état foetal. La Marge, c'est le coeur
même du danger, l'affrontement avec le dragon, l'espace même
du chaos, une possible néantisation. Il est cependant à
noter que même pour les rites funéraires, la mort n'est
au fond conçue que comme une étape transitoire, comme
un passage rituel. Cette quasi identité de structure qu'on peut
observer entre rites de passage et contes n'est pas anodine. Marcel Mauss a
observé que "un mythe n'est que l'exégèse ou le commentaire d'un rite"
et Propp a d'ailleurs établi un rapprochement entre les rites d'initiation
de jeunes garçons et les contes (Istoricheskie Korni Volshzbnoj
Skazki, trad. italienne : Le Radici storiche dei racconti di fate,
Boringhieri, 1972.)
uand on examine
le récit fantastique à la lumière de Van Gennep,
on s'aperçoit que le récit fantastique est un récit
tronqué, truqué qui ne permet pas de passer d'un équilibre
social/cosmique initial à un équilibre social/cosmique
final autre que la folie ou la mort (cette fois conçue au contraire
comme une totale néantisation). Au contraire, ce qui tend à
caractériser le héros fantastique, c'est l'impossibilité
à sortir de la Marge.
|
|

a relation
entre mythe et rite est complexe, mais non pas de l'ordre de la primauté
(le mythe est-il plus important que le rite ?) ou de la primarité
(le rite est-il né avant le mythe ?). Elle est bien davantage fondée
sur une interdépendance étroite : pas de rite sans énonciation
du mythe, mais également pas d'énonciation du mythe sans
rite. Entre la parole publique du conteur et la lecture privée
silencieuse, le texte littéraire possède une double dimension
de rite/mythe. Le texte, doit être dit ou lu pour être. L'énonciation,
qu'elle soit lecture privée silencieuse ou déclamation publique,
récitation ou théâtralisation, est la performance
rituelle nécessaire à l'actualisation du mythe, actualisation
qui est actualisation, regénération du monde.
|
|
r
si nous revenons à Bessière, il apparait que le fantastique
est le contraire d'un Livre de Loi : il établit au contraire que
rien n'est définitif quand au monde. Il fâne et abolit les
fondations et les frontières des signes et des symboles dont les
valeurs ont été édifiées au travers des mythes
et des contes.

rebours du mythe, le Fantastique semble d'abord voué à destructurer
- ou être l'expression d'une société elle-même
destructurée. On voit que notre approche du fantastique rejoint
de près - sans concertation - celle d'un petit bouquin de Denis
Mellier, La
Littérature Fantastique (Seuil , Coll. Mémo, 2000).
à
où le fantastique utilise les thèmes, personnages et
structures des contes, il en pervertit les fonctionnements, en les combinant
pour dévoiler une signification qui est l'absence de signification.
|
| e
que les histoires fantastiques révèlent du Monde,
c'est que les apparences d'ordre ne sont que des artefacts momentanés
du chaos sous-jacent. D. Mellier ne dit pas autre chose quand
il souligne que "l'objectif herméneutique [du fantastique]
est la représentation d'une crise de l'interprétation
du monde [...], crise du réel, du savoir, de la raison, des
identités" (D. Mellier, op. cit., p. 15).
|
 |
|
ne
telle stratégie d'écriture, qui consiste à écrire
des histoires en en pervertissant les codes et les règles d'écriture
peut trouver ses origines dans la rééecriture des contes de
fées par les gens de cour à la fin du XVII puis dans le conte
philosophique du XVIII. Ces origines me semblent significativement coïncider
avec l'émergence des libertins libre-penseurs, avec la naissance
de Don Juan. Le Fantastique a quelque chose à voir avec la subversion. |
|  éfinir
le Fantastique comme perversion du conte traditionnel implique que le
Fantastique soit davantage caractérisé par un projet
esthétique innovateur que par une appartenance à
un genre. Rappelons qu'un genre se définit par
un ensemble de procédés récurrents, caractéristiques
et identifiables, et certes, le Fantastique n'echappe pas à ces
récurrences.
 ependant,
ce qui lie Le
Moine (1794) de Lewis et Le Procès de Kafka,
ce n'est pas l'appartenance à un même genre
: les procédés ne sont guères comparables. Ce
n'est pas davantage une identité du projet esthétique,
Lewis n'etant pas Kafka. C'est une même volonté de projet
esthétique novateur. L'écriture de l'impossible implique
le renouvellement des codes d'écriture. Plutôt que de genre,
il serait donc préférable de parler de mode fantastique.
Le Fantastique se caractérise par un jeu de trangression et d'effacement
des limites de l'écriture, et par cela même, s'il doit être
définit comme un genre, cela ne peut être que de
façon toute paradoxale. Ainsi, on peut préférer au problématique singulier genre fantastique
le pluriel genres fantastiques et distinguer Fantastique Classique, Fantastique
Décadent, Fantastique Moderne...
|
| a
question du Mal semble être au coeur du Fantastique, mais le Fantastique
a évolué en même temps que cette notion. Là
où le fait surnaturel du Fantastique Classique, encore imprégné
de Sacré, s'efforce d'affirmer, par delà l'apparente absurdité
du Monde, qu'il y a bien une Signification, le fait surnaturel du Fantastique
Moderne ne dévoile qu'une absence totale de signification, un pur
Absurde.
|
harles
Nodier ne s'y est pas trompé, quand, dans son essai Du
fantastique en littérature
(1830), il qualifie la fantastique de la seule littérature
essentielle de l'âge de décadence ou de transition où
nous sommes parvenus. C'est bien de décadence et de transition
dont il est question avec le Fantastique : avec la disparition du Sacré
et du Surnaturel, c'est l'ensemble du système de valeurs qui
est remis en question, bouleversé dans ses fondations - apocalypse
des valeurs, fin d'un monde.
ette crise
des valeurs nous apparaît assez évidente dès la
fin du XVIIIème siècle. Elle l'est peut-être, pour
certains, moins aujourd'hui. Cependant, deux autres "genres"
(le terme est pratique, mais...), comme le roman policier et la science-fiction
me semblent eux-mêmes être l'indice de cette crise. En effet,
le roman policier, quête d'indices en vue d'une reconstruction
d'un évènement traumatisant passé, joue un rôle
de reconstruction, dé-morcellement, d'un système de valeur
fondé sur une "Justice" laïcisé. La Science-Fiction,
de son côté, tend, en projettant dans le futur les conséquences
du présent, à faire de ce présent l'évènement
traumatisant passé. A la notion d'évènement traumatisant,
nous pourrions substituer ou constater la coïncidence avec la notion
d'évènement mythique fondateur : or c'est bien de cela
dont il question dans chaque récit fantastique.
roduit d'une
société moderne, à le considérer comme un
mythe, c'est à dire comme une histoire exemplaire qui définit
notre appréhension et compréhension du monde environnant,
le Fantastique définit et qualifie la Modernité elle-même.
es récits
fantastiques sont les Mythes de la Modernité.
|
| |
David Dunais
Dernière mise à jour : juin
2006 |
Session Id : bd6bc35a849ec643d65e9c3feb090526 1 visiteur connecté
|